Toutes ces filles couronnées de langues

Film à venir

Nous sommes les quatre-vingt-neuf femmes de l’île. Première génération. Nous avons toutes choisi de quitter nos pères, nos frères, nos oncles et époux, nos fiancés, nos amants. Nous avons déserté nos pays, nos maisons, nos palais, nos couvents, nos yourtes, nos chambres et autres habitations. Nous nous sommes séparées de tous nos biens matériels, dévêtues, dénudées, dégagées. Ensemble nous formulons l’espoir d’une société nouvelle. Une société où nos désirs jailliront et se répandront. Le plaisir en sera le seul guide. Nous souhaitons le bien-être et nous allons prendre soin de vous. Nous existerons pour nous-mêmes et par les récits que l’on fera de nous, récits qui seront portés vers d’autres rives et bientôt d’autres femmes nous rejoindront. Notre nom: Kyrra.

L’île de Kyrra était située à l’Est des côtes grecques, ou plutôt à l’Ouest des côtes turques, en réalité l’île de Kyrra refusait de se situer. Les quatre-vingt-neuf femmes qui l’habitaient entreprirent d’abord d’inventer une langue nouvelle, première pierre d’une société nouvelle. Une langue en mouvement. Un anéantissement de la nôtre. Pendant quatre-vingt-neuf jours elles s’élancèrent, les corps volaient, se matérialisaient par les creux qu’ils laissaient au contact de ce qu’ils percutaient. Elles trouvèrent et recensèrent des gestes puis les formes que ces gestes dessinaient. Elles les inscrivirent au fur et à mesure sur le sol, les murs, les feuilles, les pierres, les chèvres, les ventres et l’île devint un alphabet. Il fallut chercher une demeure à ces signes. Une demeure où le corps pourrait lier et délier le tracé. Une demeure sur laquelle on pourrait marcher, se rouler, se frotter sans que le langage ne soit jamais figé.

Elles entreprirent le tissage d’un premier récit. Gestes et formes produisaient des signes. Assemblés, les signes formaient des mots. On décida de règles simples. Puisque le mot est avant la chose il peut créer la chose tant qu’aucune chose ne se présente pour lui correspondre. Le mot ne peut être dit. Les signes ne sont pas des sons, ils ne sont que des gestes et des formes. La langue nouvelle ne sera pas parlée, ne donnera lieu à aucune parole. Elle sera écrite et gestuelle. Uniquement. La voix sera réservée au chant, au cri, à la musique, aux émotions simples, au rythme et à la mélodie, à la dissonance. On fabriqua des instruments pour accompagner la voix. De toutes sortes.

Au premier plan un amas noir, poreux, informe. Une montagne. Elle se multiplie. Des montagnes noires qui rosissent en leur sommet. Une pointe se dessine sur l’arrondie. La montagne a craché parfois, recouvert le vert d’une croute maintenant noire qui forme la surface de l’île. Il n’y a plus grand chose. Avant on venait y chercher l’orchilla qui colorait de rouge, Médée s’y reposait et on l’appelait la bienheureuse. C’était après qu’elle tuât ses enfants, après qu’elle aidât la toison à être dérobée, après qu’on la traitât de folle, de sorcière Médée.

Une femme est allongée sur le dos, un corps de femme dans une étendue de sable noir. À côté, il y la mer. Le corps ne bouge pas. Il se lève et on le suit dans sa déambulation. On découvre le paysage. C’est une île volcanique, recouverte de lave: Kyrra. On découvre aussi les éléments qui l’habitent, faune et flore. La présence humaine. Le personnage explore sans être vue. Elle assiste à des scènes étranges où d’autres femmes manipulent des sculptures dans un rapport qui semble être celui du rituel. Ces femmes vivent en exil, elles arrivent de différentes géographies, de différents temps. Elles évoluent dans un rapport d’égalité avec l’environnement et tente de communiquer avec celui-ci par l’intermédiaire des sculptures qu’elles manipulent. Un tissage aux reflets carboniques leur sert d’étendard.

Le personnage entre en contact avec l’une des femmes qui l’amène au groupe. Elle est initiée aux différentes pratiques, prend place dans la communauté. De la même manière que cette communauté est en évolution constante, son corps est en mutation. Sa démarche change. Sa façon de s’exprimer. Elle manipule à son tour les sculptures. La communauté n’est pas exclusivement humaine et se compose autant du groupe de femmes que des nombreuses dunes présentes sur l’île, du sable noir, de la roche qui rosit, de l’eau, du ciel changeant, des sons produits par le vent. Ensemble, ils inventent un nouveau modèle politique et esthétique. Il y a des lieux construits sur l’île. Des formes blanches qui sortent de la roche noire. Des architectures dont les baies vitrées semblent observer. Des grottes aseptisées. Le personnage a des visions. La communauté y est plus nombreuse. Les perceptions sont modifiées. Lorsqu’elle s’approche des architectures, les visions se multiplient et s’accélèrent. Elles montrent une menace. Les corps y sont couverts de taches, la roche et les feuilles également. Le personnage tente de pénétrer dans les architectures mais l’intensité des visions qu’elles produisent l’en empêche. La communauté doit résoudre une énigme. La clé est contenue dans les sculptures. 

Mondial mon inconscient, mondial mon corps. Ce qui se passe à l’extérieur se passe à l’intérieur. Je suis moi-même la terre.
— Hélène Cixous

Toutes ces filles couronnées de langues, 2018–19

Film, 60 min.

Ce projet est un travail de recherche autour des notions de communauté, de corps, de mutation, d’identité, de langage et d’environnement. C’est un voyage-enquête au Nord de la Grèce en 2017 qui nous a d’abord conduit à l’écriture d’une fiction: une île aux femmes. 

Le projet est soutenu par Lafayette Anticipations, le CIRVA et la Fondation Villa Datris.