Toutes ces filles couronnées de langues

Nous sommes les quatre-vingt-neuf femmes de l’île. Première génération. Nous avons déserté nos pays, nos maisons, nos couvents, nos yourtes et autres habitations. Ensemble nous formulons l’espoir d’une société nouvelle. Nous souhaitons le bien-être et nous allons prendre soin de vous. Nous existerons pour nous-mêmes et par les récits que l’on fera de nous. Notre nom: Kyrra.

L’île de Kyrra était située à l’Est des côtes grecques, ou plutôt à l’Ouest des côtes turques, en réalité l’île de Kyrra refusait de se situer. Les quatre-vingt-neuf femmes qui l’habitaient entreprirent d’abord d’inventer une langue nouvelle, première pierre d’une société nouvelle. Pendant quatre-vingt-neuf jours elles trouvèrent et recensèrent des gestes puis les formes que ces gestes dessinaient. Elles les inscrivirent au fur et à mesure sur le sol, les murs, les pierres, les chèvres, les ventres et l’île devint un alphabet. 

Elles entreprirent le tissage d’un premier récit. Gestes et formes produisaient des signes. Assemblés, les signes formaient des mots. On décida de règles simples. Puisque le mot est avant la chose il peut créer la chose tant qu’aucune chose ne se présente pour lui correspondre. Le mot ne peut être dit. Les signes ne sont pas des sons, ils ne sont que des gestes et des formes. La langue nouvelle ne sera pas parlée, ne donnera lieu à aucune parole. Elle sera écrite et gestuelle. Uniquement. La voix sera réservée au chant, au cri, à la musique, aux émotions simples, au rythme et à la mélodie, à la dissonance. On fabriqua des instruments pour accompagner la voix. De toutes sortes.

Toutes ces filles couronnées de langues, 2020

France, 25 min, fiction

Avec Nathalie Broizat, Silvia Di Rienzo, Anna Gaïotti, Pauline Lorillard et Susanne Schmidt
Chorégraphie: Anna Gaïotti
Image: Thomas Favel et Michele Gurrieri
Son: Nicolas Becker et Raphaële Dupire
Montage: Laurent Leveneur et Hodei Berasategui (film), Nicolas Bacou (teaser)
Production: Corinne Castel, Les volcans

Ce projet est un travail de recherche autour des notions de communauté, de corps, de mutation, d’identité, de langage et d’environnement. C’est un voyage-enquête au Nord de la Grèce en 2017 qui nous a d’abord conduit à l’écriture d’une fiction: une île aux femmes. Le titre est emprunté à Hélène Cixous et à son Rire de la Méduse.

Le projet est soutenu par Lafayette Anticipations, le CIRVA, la Fondation Villa Datris et Danièle Kapel-Marcovici.